Cosmin Perta, né en 1982, a fait des études de Lettres Modernes à l’Université de Cluj-Napoca et à l’Université de Bucarest, où il prépare actuellement une thèse de doctorat.
Il a publié trois recueils de poèmes et un roman : Zorovavel (2002), La Sentinelle d’argile (2006), Chanson pour Maria (2007) et, respectivement, Histoires à la lisière du monde (2007). Ses poèmes, traduits déjà dans plusieurs langues, ont reçu de nombreux prix littéraires roumains importants.
À présent, il travaille en qualité de secrétaire général de rédaction pour la revue bucarestoise Cuvântul..

traduction
Cosmin Perta
(Roumanie)
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L’exode. (première fougue)

Je voyage lentement.
Au coeur du bus je me sens comme dans une geisha.
Je suis léger, je suis dispos, je suis seul.
Je me lave tout seul, je mange tout seul, je voyage tout seul.
Je ne sais pas exactement jusqu’où et jusqu’à quel moment,
quelque temps.
Derrière et lentement j’ai tout laissé tomber.
Aucune mémoire ne pourrait dévoiler l’horreur
des grandes villes avachies, laissées derrière.
Et d’autant moins la mienne.
Ce n’est ni le grincement ni l’effroi qui traque
mon âme aussi petite et mesquine
qu’un bouton de tôle, qu’une épine,
mais l’incompatibilité. La latence et le vrombissement lourd d’une vie
en plein déroulement.
Si Anca était faite de vodka, je la boirai probablement.
Il n’y a aucun doute là-dessus.
Mais non, Anca est faite d’os brisés et de sang
et alors je lui crache dessus.
Anca appartient de toute manière à la tristesse et aux langues des
animaux.
Et alors je lui crache dessus.
Je ne vois pas pourquoi la force arrive à se faufiler même jusque dans
le sommeil
avec ses griffes glissantes et noires
et pourquoi elle commence à mettre bas.
Les biches ivres s’abreuvent dans le ruisseau.
Les biches ivres s’abreuvent dans le ruisseau bleu et paisible.
Mon nom est celui d’une moitié de coeur.
Des douleurs boiteuses et des victoires de courte durée.
Après cette forêt vient une autre
et ce n’est qu’un peu plus loin
que se trouve la folie
toute nue sur une fourrure d’ours.
Aussi grande qu’une mer de fumée et de soufre.
Elle ressemble un peu à l’effroi, il est vrai,
mais seulement du côté gauche et seulement tard le soir
quand elle montre ses dents rien qu’un peu.
Du reste, elle est nue, se promène de manière arythmique, se dandine
un peu,
il y a un grain de beauté sur sa joue flasque.
La vie se divise en deux, c’est ce qu’on nous apprend dès le petit âge.
Nous passons notre temps entre un cerveau et un autre
entre une bête sauvage et une autre.
Je ne resterai pas même un instant de plus dans les bras étroits
et forts de ma première folie.
La seconde paraît accomplie, égale.
Déserte et triste était la première. Ses nervures étaient aimantes et douces
mais une pointe de braise te touchait aussitôt
que tu recevais ton destin et que tu commençais
à vivre.
Ici, maintenant, la lumière est égale à la nuit.
La vie se déroule lentement et avec exactitude.
Sous chaque bordure de cette ville vivante habite un ange. Sa force ne
lui appartient pas
toujours (le lapin séché de Marie est surtout celui de la mort).
Je voyage sous une peau intègre, brillante.
Mes muscles acquièrent une forme et se gonflent
au rythme du moteur.
Devant, la forêt blanchâtre, à l’entour, presque rien.
La carcasse lourde, le reste du monde.
Et le bonheur comme une bête amère, ô, d’un coup.


La sentinelle d’argile

C’est avec mes mains froides que j’imagine une sentinelle d’argile.
Elle sera le commencement et la résurrection,
le champ cru et le sein ferme.
Nous allons grouiller parmi les cochons et les blaireaux.
Nous allons nous cacher dans les creux des arbres
et jusqu’à demain nous allons trancher les extrémités trapues
de nos doigts.
C’est au chevet de ton lit blanc et duveté que nous allons nous asseoir
tour à tour pour astiquer nos coeurs
prenant le crottin pour remède. C’est dans le grand tourbillon
des eaux vertes
que nous allons remplir nos encriers
et que nous allons soigner nos pieds nus et crevassés avec des feuilles
d’origan et de plantain.
La tristesse descend comme une jeune mariée dans les bras de la mort.
Nous traînons les pieds et lentement nous rentrons à la maison. Nous
ouvrons la porte
et nos longs vêtements
caressent à nouveau les quenouilles de poussière.
Dans la pièce des os durs un oeil sec comme une griffe de
lion regarde résigné le plafond crochu et fripé.
Ma force s’est éloignée de moi.
Sages comme un champ vide nous nous berçons.


· poèmes tirés de l'Anthologie de la poésie roumaine contemporaine,
choix et traductions par Linda Maria Baros in Confluences poétiques (140 p.),
Paris, France, 2008

· voir aussi les poèmes publiés dans ZOOM - ROUMANIE. Dossier de poésie - Treize poètes roumains contemporains (86 p.), choix et traductions par Linda Maria Baros,
in Électron libre n°  4, Maroc, 2008

· voir aussi les poèmes publiés dans le Dossier de poésie - Onze poètes roumains contemporains (30 p.), traduit par Linda Maria Baros, in Langage et créativité,
Canada, 2008

· voir aussi le tract du programme ZOOM - ROUMANIE, j'aime la poésie, projet initié
en 2006 par Linda Maria Baros, Salon du Livre, Paris, 2007

· voir aussi le poème publié en espagnol dans le dossier Treize poètes roumains contemporains (26 p.), traduit par Linda Maria Baros et David Martin, in Alora,
la bien cercada
n° 23, Espagne, 2006


traduction © Linda Maria Baros
biobibliographie © Linda Maria Baros
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