Paul Aretzu est poète et critique littéraire. Il est né en 1949 à Caracal et a fait des études de lettres. Actuellement, il enseigne la littérature roumaine dans sa ville natale et dirige, en qualité de rédacteur en chef, la revue littéraire Ramuri.
          Il a publié six recueils de poèmes - La Carapace aux sons (1996), Aveugles au Paradis (1999), Le Diapason de sang (2000), Le Livre des Psaumes (2003), Les Traces d’Uriel (2006), Le Livre enluminé (2010) - et trois ouvrages d’essais intitulés Visions critiques (2005), L’Escabeau dans la bibliothèque (2007) et Journal de lecture (2009).
          Paul Aretzu s’est vu décerner plusieurs prix littéraires importants, notamment le Prix de Poésie de la Filiale de Craiova de l’Union des écrivains de Roumanie et les prix de poésie des festivals Virgil Mazilescu, George Cosbuc, Nichita Stanescu.

traduction
Paul Aretzu
(Roumanie)
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* * *

je me trouve auprès d’une palissade et je regarde ma sœur malade
d’épilepsie. aujourd’hui l’homme est une expérience barbare de dieu,
qui réveille les ressentiments des écologistes
je suis la flamme du cierge, je suis le battant de la cloche, je suis
la voyelle de la prière. je regarde ma sœur à travers la palissade
faire l’amour pour de l’argent avec les gamins du quartier, en piétinant
la terre frêle. viens, me dit-elle. mais aujourd’hui, c’est à moi
de lire le canon. moi, c’est le bonheur de la récitation
qui m’attend. moi, je répands la semence de l’esprit, ma sœur. et je lui montre
ma chemise blanche de lin, longue jusqu’aux chevilles, la corde qui
me ceint, les dessins sacrés sur les arbres, l’avion qui sauve,
caché dans la fenêtre. je marche au-delà de la marche. je vis
les mots. figé dans quatre visages, regardant dans quatre directions à la fois.
ma sœur, déshabillée, est parée de plein de bijoux. ses cuisses sont
douces et ses nichons sauvages. une lampe-tempête allumée jour et nuit
dans les bras. et ma sœur est une jeune mariée, elle est enceinte et ses yeux brillent
je regarde les gens qui volent, des faucilles et des hosties à la main.
celui qui ne porte pas ton signe périra
moi, c’est avec le cœur que je mets doucement au monde un nouveau-né.




Psaume 4

J’ai volé des oiseaux. J’ai dit des cochonneries. J’ai forniqué en taule,
dans une électricité sordide, habitant les mêmes draps
qu’une jeune fille folle. J’ai couru les endroits où dégueulent les ivrognes.
J’ai bafoué l’âme, mon Dieu.
Moi et ma lignée nous n’arrivons pas à échapper au passé. Nous
nous enfonçons de plus en plus dans la grammaire et dans les mathématiques,
dans les étymologies, dans l’astronomie et dans le crottin de la philosophie.
Mon Dieu, je ne suis qu’un homme, j’essaie d’être droit. Toi,
mon Dieu, tu m’as donné lèvres et langue, tu m’as donné
le manuscrit hébreu de l’âme. Le mot est un pays.
Le psaume est l’esprit mis par écrit.
Aujourd’hui, je n’écris plus que ce que tu me dictes, Dieu
des scribes et des poètes.
Étant pauvre, mon Dieu, et n’ayant rien à mettre sur la table, j’ai
invité mon hôte voyageur à prier au moins
avec moi ou au moins à pleurer avec moi ou à regarder
avec moi la lumière tomber sur les feuilles, sur le livre.
Aide-moi, mon Dieu, à penser à Ton nom caché.
Donne-moi, mon Dieu, le mot fécond, le parler spirituel,
car Tu es le Père du Mot appelé à devenir empire.
Ceux qui n’ont pas la foi m’ont attrapé et m’ont coupé la langue, mais Toi,
mon Dieu, tu m’as appris l’alphabet de l’amour et la langue
des caresses et tu as rempli ma bouche avec le mamelon de Ta lumière,
tu as changé ma bouche en église de la résurrection et j’ai babillé dans Ton esprit.
Et j’ai écrit dans le ciel sauveur, tout en dansant avec les anges et
les patriarches et avec les prophètes devant Dieu.




Psaume 48

Mon Dieu, un malade qui n’a encore que très peu de jours à vivre se demande
à quoi bon et demeure toujours songeur et triste.
Moi, mon Dieu, je sais que je mourrai un jour, quand l’heure sera venue. Et je ne suis
pas triste. Et je vais à l’école et j’apprends les lettres et je sors jouer,
en essayant d’être le meilleur parmi mes frères, et je coupe
du bois et je nettoie les fientes dans le grenier des pigeons et dans la basse-cour
de la volaille et j’enfonce les échalas des vignobles dans la terre et je vais à l’église
pour écouter la liturgie et je me lave et j’oins ma peau pour qu’elle soit belle et je me
cache et je fréquente les cercles littéraires et je nettoie mes bottes et je vais
boire dans les bistrots et je marche la tête haute, je construis, me marie, cherche
du travail, fais l’amour, lis, me lamente, me rase, fais
des expériences, ramasse la paille, élève des lapins et plante des arbres, fais
des enfants, vois le spectacle et pleure, répare avec acharnement la palissade,
m’efforce de comprendre, cueille des églantines, vieillis, m’efforce de comprendre.
Je dors dans une lumière nourrissante.
Je ne me demande pas à quoi bon tout cela, même si je sais que je mourrai comme
un malade pour lequel il n’existe pas de remède.



*  *  *

mais la vieillesse devient un chien. complètement aveugle, aboyant
après ses souvenirs. l’élève massacre le maître d’école à coups de plume et
l’asphyxie en lui enfonçant l’abécédaire dans la gorge. il aura une mauvaise note
pour sa conduite, bien sûr. en vain passerons-nous l’un dans l’autre, en
vain nous dévorerons-nous jusqu’à ce qu’il n’en reste que larmes et lumière.
nous nous retirerons dans les icônes les plus silencieuses. nous rêverons
sur le seuil, en attendant la pluie. du visage tellement beau de notre mère.
je me laisse caresser par ses paroles,
par la substance - remplie de temps - de ses doigts. en me rappelant
la position de reploiement. comme un escargot, je me retire dans les os
immobiles.



* * *

je ne pouvais plus sortir des congères et j’avais cent ans. et
je ne pouvais plus sortir de la mort. je ne pouvais plus sortir de
l’étreinte de ma bien-aimée, c’est-à-dire que je ne pouvais plus sortir de la solitude
de ma mère qui m’attendait tout en pleurant sa solitude, avec son maçon,
celui qui a des os ancestraux. ma mère qui me caresse
les cheveux blancs, les mèches de mes cheveux de lait. ma chère mère
que je tiens dans la main car j’ai peur de la faire tomber lorsqu’elle me mettra au monde.




* * *

le poème était un homme allongé sur un brasier. il ouvrait la bouche, clignait
comme s’il voulait dire quelque chose. et quelqu’un,
on ne sait pas qui, avait jeté un appât pour l’attraper. et le poème
se débattait, l’homme au-dedans de lui,
levant la tête, des rayures sur le front, d’un doigt d’épaisseur,
les bras ouverts.




· poèmes tirés de l'Anthologie de la poésie roumaine contemporaine (140 p.), choix et traduction par Linda Maria Baros, in Confluences poétiques, n° 3, Paris, France, 2008
· voir aussi les poèmes publiés dans le dossier Poèmes que nous sommes. Domaine roumain, traduction par Linda Maria Baros, in La Traductière, n° 31, Paris, France, 2013
· voir aussi les poèmes publiés dans ZOOM-ROUMANIE. Anthologie de la poésie roumaine contemporaine, choix et traduction par Linda Maria Baros, in Électron libre, n° 4, Maroc, 2013

traduction et biobibliographie © Linda Maria Baros
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