Adrian Alui Gheorghe, né
en 1958 en Roumanie, a été, à tour de rôle, opérateur chimiste, minier,
professeur, journaliste, conseiller culturel, directeur du Musée Neamt.
Actuellement, il est docteur ès lettres, maître de conférences à l’Académie des
Beaux-Arts de Cluj et directeur de la Direction culturelle du département de
Neamt.
Il est en même temps, il
est l’auteur de vingt-cinq ouvrages de poésie, de prose, de théâtre et d’essais.
Parmi ses recueils de poèmes, on pourrait citer Des Cérémonies insidieuses
(1985), Poèmes en noir et blanc (1987), L’Intimité de
l’absente (1992), Des chansons pour enterrer les vivants (1993),
Mon frère, l’étranger (1995), Le survivant et autres poèmes
(1997), Complicité (1998), L’Ange déchu (2001), La Gloire de la
pitié (2003) et La Roumanie à la portée de tous (2004). Titanic
svaiter. Moments et esquisses (1997), Goliath (1999) et Le vieux
et Marthe (2002) figurent parmi ses livres en prose.
Adrian Alui Gheorghe a reçu le Prix de
Poésie de l’Union des Écrivains de Roumanie. Quant au Prix de Poésie
de la filiale de Iasi de l’Union des Écrivains de Roumanie, il lui a été accordé
à quatre reprises entre 1993 et 2004.
La présidence de
la Roumanie l’a promu, toujours en 2004, à l’Ordre du Mérite culturel au
grade de chevalier. Depuis 2005, Adrian Alui Gheorghe est également citoyen
d’honneur de la ville de Piatra Neamt.
traduction
Adrian
Alui Gheorghe
(Roumanie)
Allons-y, Reiner !
Pour commencer, il
a refusé son propre nom. Il s’appelait Reiner.
Ou bien s’appelait-il Dimitrie
?
Ou bien Iacinto, un nom inhabituel
parmi les habitants de plus en
plus
abstraits d’un monde qui se hâtait
de monter au ciel. Ou bien il
s’appelait
Ezra.
Ezra s’appelait aussi la maison qu’il habitait et
la
rue
et le pays
et le continent...
Ou bien - non. Il s’appelait tout
simplement Paul.
Paul est un nom que la mort
ne voit pas aisément, elle
vient et dit :
Où est Paul ?
Dimitrie dit :
Je ne sais pas où est
Paul!
Reiner dit : Paul est en train de décharger la lune dans la cour
!
Carlos dit : Paul est fatigué, Paul dort avec sa femme
et sa
femme
est justement en train de rêver et Paul avance et fait une place au
rêve
pour qu’il se fraie un chemin vers le monde !
Omar, qui passait
justement par là,
dit à la mort : Paul est allé ce matin
à la foire aux
chiens
pour leur apprendre à hurler comme les hommes !
Yannis s’est
approché de la mort
et lui a dit : Paul est Reiner ou
même
Iacinto.
Iacinto a dit à la mort :
Paul est Edgar !
Je l’ai vu
peindre
Edgar
pour se cacher !
Piotr dit : Paul
n’est même pas passé
par ici aujourd’hui,
il vient rarement parce qu’il
sème du sable
sur
les plaines de l’Est... !
C’est alors que la mort dit :
Toi, tu viendras
avec moi, Reiner,
ensuite, tu viendras toi aussi, Ezra,
puis, tu viendras
toi aussi, Dimitrie,
quant à toi, Frederico, tu dois t’y préparer à ton
tour
et, si Paul n’apparaît pas entre temps,
toi aussi, tu viendras,
Iacinto,
toi aussi, Carlos,
toi aussi, Piotr,
et, si Paul ne finit pas
de décharger la lune dans la cour,
tu viendras, toi aussi, Alexandru,
toi
aussi, Emanuel,
toi aussi, Iustin,
et, si la terre
n’est pas
entièrement semée de sable, tu viendras toi aussi,
Olivian,
toi aussi,
Christian,
toi aussi, Aurelian,
toi aussi, Horst,
et, si la femme de
Paul rêve toujours
de cette langue de licorne qui caresse ses
cuisses,
pour commencer, ce sera à toi, Ioachim, de venir, ensuite à
toi,
Patrick, après, à toi, Boris, jusqu’à ce que Paul rentre
de la foire
aux chiens, les mains déchirées
par des morsures,
jusqu’à ce qu’il se lave
du sang qui les couvre,
ce sera à toi, Alvin, de venir
et à toi, Eduard,
et à toi, Antonio,
et jusqu’à ce que Paul se sépare d’Edgar avec lequel
il
a fondé une église pour leur peur
ce sera à toi, Nicanor, de venir et à toi,
Yukio, et à toi, Reiner...
Mais moi, dit Reiner,
tu m’as déjà appelé une
fois.
Ce n’est pas grave, dit la mort,
mon cher Reiner,
tu dois
comprendre que tout cela est aléatoire,
si Paul apparaît entre temps, nous
changerons
d’ordre, tiens, tu vois une chanson passer
comme une balle à
travers le jabot d’un oiseau,
tu ne sais pas à qui est le sang où elle
s’arrêtera
ou si le soleil se fait à nouveau verbe comme
au commencement,
tu te rends compte que le murmure se fait lourd
et que tu pourras
respirer
dans le ciel comme la tête d’un matelot arrachée
en même temps
que la cavité thoracique... ?
Allons-y, Reiner !
La gloire de
la pitié
J’ai aimé le pied lorsque je ne savais qu’il était
un
pied et
la peau des mains, je l’ai aimée
lorsque
je ne savais qu’elle
ressemblait à une feuille cendrée
de cactus,
j’ai aimé le cœur, mon Dieu
!, il sautait parmi
les côtes, comme un paralytique,
comme une
grenouille
électrocutée doucement avec des racines de
menthe,
avec deux
fils de musique,
j’ai mordu ma langue et j’ai vu qu’elle était
gouteuse
j’ai avalé mes larmes
on aurait dit des grains d’yeux
des
ailes d’yeux tellement lourdes qu’elles s’enfonçaient
immédiatement dans les
artères à travers lesquelles nuit et jour
les illusions quittent le
monde
et là j’ai rencontré le premier homme
une créature
comme le
soleil qui sort le matin du sable en secouant les
rubans qu’il porte dans les
cheveux
après s’est accouplé
avec toutes les bêtes
rusé comme les
pyramides qui
amadouent la mort avec leur mystère
et je lui ai crié
:
gloire à la pitié !
je lui ai crié : comment peux-tu nouer deux
constellations d’étoiles de sang
avec ces veines en fil de fer ?
comment
appelles-tu la pluie
si tu ne connais que le nom
de l’eau à vers de terre
du puisoir de la lune ?
Comment appelle-t-on l’arbre ?
Arbre
!
Comment appelle-t-on l’herbe ?
Herbe !
Comment appelle-t-on l’eau
?
Eau !
Comment appelle-t-on le vin ?
Vin !
Comment appelle-t-on la
main ?
Main !
Comment appelle-t-on la bouche ?
Bouche !
(Et,
plus tard, assis comme des fauves
rassasiés sur un monceau de lambeaux de
chair
qui pourrait expliquer pourquoi les désespoirs naissants sont
subversifs :)
Comment appelle-t-on la vie ?
Tramway !
Comment
appelle-t-on la mort !
Tramway !
Comment appelle-t-on l’amour ?
Tramway
!
Comment appelle-t-on le temps ?
Tramway !
Comment appelle-t-on
l’oubli ?
Tramway !
Comment appelle-t-on le rire ?
Tramway
!
Biennn ! Qu’on récapitule. Comment appelle-t-on la dent ?
Pain
!
Comment appelle-t-on la tristesse ?
Boucle d’oreille !
Comment
appelle-t-on le destin ?
Prisonnier !
Comment appelle-t-on l’homme qui
traîne avec lui le derrière ?
Lune !
Mais celui dont la peau n’a plus
aucun bouton ?
Étendard !
Mais celui qui s’en va ?
Pêcheur !
La
gloire de la pitié la gloire de la pitié la gloire de la pitié
sic transit
nauséabond comme le verbe éventé
comme la pâte blanchâtre
dans laquelle
nage le diamant
qui n’a jamais brillé pour la vérité
depuis que les mots
sont utilisés
à la place du pain pas même les bras de la
croix
n’embrassent plus personne
une prière
prend la forme du
corps
à son extrémité je sais :
toute la vie t’est donnée pour couper le
cou d’un cygne.
La gloire de la pitié la gloire de la pitié la gloire de
la pitié
si tu ne prends aucun risque, à la foire
tu peux gagner, en
faisant tourner la roue de la chance,
cette lampe avec des crampes
cet
après-midi au sous-sol inondé
ce démon sur lequel tu montes à
califourchon
et tu vas au marché
il est très important de ne pas demander
pourquoi
la providence a les bras courts
comme ceux d’un enfant. je
l’entends battre des mains, excitée,
auprès d’une chanson qu’une aile de
papillon
dépèce méthodiquement
elle coupe l’univers entier en tranches
la première découpe est difficile
l’aile s’aiguise avec chaque
blessure
elle devient si fine qu’elle disparaît
dans la fente
qui se
répète à l’infini
Gloire à la pitié gloire à la pitié gloire à la
pitié
des secondes avec des cartilages je jette à la beauté
pour
qu’elle me laisse passer
oeil pour dent
mort pour nuits aux étoiles
bouffies de tant d’éternité
dent
pour larmes sur lesquelles patine un
esprit
et ma chair je la jette à la beauté
je la déchire morceau après
morceau sur mes os
les os je finis même par les broyer
si au matin je les
mets
sur son chemin tel un appât pour qu’elle me dise,
seulement pour
qu’elle me dise
si je mérite tout ce que je gaspille
si les cartilages
des rêves
ne deviennent à un moment donné durs au point
que je reste figé
entre deux mondes
comme Dieu
emmêlé parmi les fils de la houle
parmi
les fenêtres qui se crachent dessus
toutes les couleurs vives
tous les
verbes morts.
· poèmes tirés de l’anthologie La littérature et l’exil du
Festival international Jours et nuits de littérature / The International Days
and Nights of Literature / Zile si nopti de literatura, L’Union des
écrivains de Roumanie, Roumanie.
traduction © Linda Maria Baros
biobibliographie © Linda Maria
Baros




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