Ioana Nicolaie (née en 1974 à Sângeorz-Bai, département Bistrita-Nasaud), poète et journaliste roumaine.

traduction
Ioana Nicolae
(Roumanie)
retour bibliothèque
Me voilà

Combien de sentiments suis-je,
alors que je m’appuie contre le craquement de gressin de chaque papillon
et que je cherche à entrevoir
la peau poudrée des arbres
la cour de la maison d’écorces croquées
les lapins mâchouiller l’hiver dans leurs vêtements duveteux
s’abandonner les uns les autres au
canif toujours étincelant

comme je me sens étrangère à moi-même ici
dans cet éloignement où quelque chose pourrait commencer
et n’importe quoi d’autre pourrait se faner
comme la farine de maïs dans le chaudron bouillonnant
comme les nénuphars de la polenta dans une photographie
où mes traces sont la poudre des rouleaux
le geignement des battoirs qui, étant tellement desséchés, ont fait
gercer la pâte en d’autres cartes
petit à petit, rejoignant ses petites mains,
éboulant ses rotules farineuses
sur la terre où le jour et la nuit ne font qu’un
une prière dite mille fois pour les ressouvenances
avec des ombres de noyers vissées dans la tête
sur la terre des nœuds asphaltés
jadis et maintenant
sur la terre
des tentes ondoyantes entre les orteils
crépissage pieds-nus, bestioles

quelle ville de bagatelles et d’effilochures suis-je devenue
quels trottoirs aux joues bleuies par les résidus
comme elles sont inertes les petites mares qui happent le ciel
les aéroplanes y compris
et l’horizon de crayons épointés

quelle étendue ininterrompue par des visages blondâtres
qui s’esclaffent les uns dans l’écorce des autres
alors qu’il ne reste du temps que pour le dernier

quel plateau parcouru par des figures névrotiques
et quels lavabos collés avec du sparadrap
dans les consentements du commencement
alors que leurs paumes rêches égrenaient mes larmes
sur les meurtrissures cousues d’un visage qui
aurait aussi bien pu ne pas exister

et comme je m’égare ainsi que le balayeur
à la lisière des ténèbres minutieusement boutonnées
vers les fourmillements du matin

et comme je me couvre de mes propres mains
dans les pièces aux murs toujours sans peinture
et comme je balbutie ainsi qu’un petit comédien bon à rien 
vers le rien qui de rien se ravigote
tricotant toujours plus près son écho
le fil qui nous lie à ce qui sera alors
le soupir qui vers la lisière de cette page-là
nous portera encore un temps
quelques infirmes
avec des étoiles ramassées en touffes parmi les bouquets de flancs
avec la lune déchiquetée en pudeurs de rosée

et comme je me lambine ainsi qu’un enfant crétin
le fou du village montre tout le monde du doigt
les yeux pétulants se roulent en de petites boules de cire
et les broderies de pierresne respirent plus,
raidies

me voilà, voilà
avec tout ce que je ne suis probablement pas encore arrivée à être
bien que seulement ce qu’on te doit en silence
te suffise outre mesure
Maintenant

Souvent, je suis seule,
et le matin, comme une vague de pus,
a raclé, de ses pommettes, le studio

auparavant, Florin a lu dans les lignes de ma main
la ligne de la chance n’existe même pas
(Mircea me l’avait déjà dit, lui aussi)
et je mourrai très jeune
plus jeune que je ne l’aurais su
que je ne l’aurais pourtant compris

et j’ai peur de la mort
j’ai peur de l’attendre, sachant qu’elle est
le squelette de la suie que
je respire chaque jour

j’ai peur d’errer
dans la foule des nuits identiques
dans le relent de leurs aisselles
où fourmillent des êtres transparents

j’ai été mariée
je n’ai pas d’enfants
les femmes grattées avec une lame, s’effacent
et je gisais
en me souvenant des premières années de faculté,
quand je vivais toujours sur les nerfs,
du besoin d’amour

j’ai été une fille
je suis toujours une jeune fille
aucune impasse dans la dot
de ces bruits

c’est un samedi
arraché des pages torturantes
le matin vaseux s’est assoupi
sur les fenêtres du studio loué

en effet
je n’y reviendrai jamais…


Inattentif

La mort a commencé
au moment où les vacances d’été ont décru
et le panneau de la table a fleuri
comme ça, subitement
comme ça, vers moi seulement
vers mes grandes phalanges
vers moi, assez grande

elle a commencé avec des mains jointes
et des bancs vernis de lustre
mon père, les mains jointes, dormait
en faisant résonner doucement sa poitrine
la cavité thoracique épuisée
qui divisait en carrés le plafond dans les flammes de l’âtre
mes yeux écarquillés
et la cuirasse en or du falot

et il montrait une si grande résignation
d’oriflamme estropiée
de linceul des convois qui engourdissent
les malades rouillés de la voie ferrée
la petite fontaine limpide
sous la conferve
et dans le cimetière le terrain de football

la mort de la soirée, celle du matin
la mort de la journée…

dans son noyau sans présure
Fili se jetait à terre
chaque jour
en disant qu’il était mort

cesse de faire semblant, cesse de faire semblant

l’effroi s’épilait les sourcils avec une pince
avec mes lèvres bleuies
et dans son noyau de semoule cuite
Fili se redressait d’un air moqueur
Fili me traitait par-dessus la jambe

cesse de faire semblant, cesse de faire semblant…

dans une poussette de poupées, elle commençait
bonne et douce envers les boules du bois,
c’était toujours ainsi qu’elle commençait.


· poèmes traduits du roumain par Linda Maria Baros pour la revue Poésie 2003 nº 98, Paris, France

traduction et biobibliographie © Linda Maria Baros
La bibliotheque ZOOM, poemes biobibliographies traductions photos auteurs contemporains
Poètes français, hollandais, espagnols, anglais, italiens, roumains, etc.