linda maria baros

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& d’autres femmes décoiffées par la vie

c’est ce qu’on dit toujours :
une seule femme
et ça suffit !
mais cette femme-là
fait la culbute (hop !)
et se change en sept huit neuf autres femmes
la nuit
et alors la nuit est déjà très avancée
et plus épaisse que le matin
et quoi faire ? -
tu ne peux plus plonger.

et même si midi s’approche en glissant
(le lendemain - déjà)
la septième femme n’arrête pas de dire :
aujourd’hui il n’y a plus rien à manger
que l’amour
et c’est ce qui se passe
parce que c’est ce que nous mangeons
c’est ce que nous transpirons
par la suite.

et après avoir transpiré et transpiré
la septième femme est déjà devenue la huitième
et mardi est mercredi toute la journée
et que diable faire
lorsque sur ses jambes qui n’en finissent plus
(presque myriapode)
n’est écrit
que : l’amour
et toi tu es déjà en train de prier la neuvième femme
de ne plus
de ne plus faire la culbute.

et voilà pourquoi je ne meurs plus moi
et pourquoi
les choses sont au plus mal
par ici
dans la vie.

mon espoir ne repose que sur nina
elle est la seule à avoir un regard si limpide
lorsqu’elle me fixe des yeux
(comme un pipi de pigeon)
pour que je ne disparaisse pas un beau jour
définitivement
en elle
comme si elle avait pris un cachet
et voilà
tout !
le rhume.


nina - et trois glaçons

bah il n’est pas normal de rêver
trois jours et trois nuits d’affilée
de kangourous ;
et quand cela m’arrive vraiment
quoi faire d’autre
que de me précipiter
non pas dans une pharmacie
mais en tout cas
dans un office de poste avec des postières et des téléphonistes
où je me mets à lire
ligne après ligne
tout l’annuaire téléphonique -
puisque cela me calme.

nina et trois glaçons.
nina et trois petites cuillères de sel.
bah quand avez-vous déjà vu
un être si abstraitement aérien
ressemblant à un stradivarius à jambes
lorsqu’elle traverse la place amzei
sans apercevoir
l’archer que je suis ?

bah quand m’avez-vous vu moi
charriant dans le dos mon système nerveux
comme s’il était un ivrogne de première
qui ne retrouvait plus
sa maison ?

honte à moi.


j'aime la...

j'aime une femme de namibie.
chaque matin
lorsqu’elle se réveille
elle fait verdir la jungle
avec ses yeux noirs.
chaque matin
elle va à la rivière
et laisse sa chevelure
couler.
j'aime me regarder
dans sa peau
changée en miroir.
j'aime la regarder
lorsque mon visage d'eau
se fane et disparaît
dans son corps brûlant.
j'aime l'entendre chanson
tunnel
cri
dieu
en me dérobant grâce à son sang
au tranchant de mon corps.
j'aime la...

j'aime une femme de somalie.
Paul Vinicius
Paul Vinicius (né en 1953) est poète, dramaturge et journaliste. Ingénieur de profession, il abandonne son métier juste après la révolution de 1989, afin de se consacrer à la littérature. En 1998, paraît son premier recueil de poèmes : Le chemin jusqu’à l’hospice et le demi-retour (Prix de Poésie de l’Union des Écrivains de Roumanie, Prix de Poésie de l’Association des Écrivains Professionnels de Roumanie). Suivent les recueils L’éclipse (1999) et Étude d’homme (Prix de Poésie de l’Association des Écrivains de Bucarest, 2002).
Sa première pièce de théâtre, Nous aussi nous sommes allés en Amérique, se voit décerner en 2004 le Prix du Theatrum Mundi et le Prix de la ville de Bucarest. En 2006, il publie une seconde pièce de théâtre, intitulée La Colonie Graffiti.
À présent, Paul Vinicius travaille en tant que rédacteur pour la maison d’édition du Musée National de la Littérature roumaine.
la bibliotheque
zoom
(Roumanie)
le chat idéal est celui qui ronronne aux frais de l'État

mais ici - même pas de loin - on ne parlera pas
du chat
mais seulement de sa manière rusée
de ronronner aux frais
et au canari
du maître.

mais ici - d'autant plus - on ne parlera pas
de l'homme
mais seulement de sa manière canine
de marcher verticalement
sans voir les choses
de la même manière.


douce immaturité bioélectrique

ninaalbertanina - ai-je dit
et j’ai vu mon propre silence
sur leurs lèvres merveilleusement arquées.

(à peine ai-je prononcé leurs noms
que mon poème s’achève déjà
et
pour être franc
les six derniers mois de ma vie aussi)

bien entendu
j’aurai eu beaucoup de trucs à leur raconter
mais il était assez tard
et - chose bien connue -
les petites histoires devaient aller se coucher.

ninaalbertanina - me disais-je
et les rues étaient froides
et mes mouvements
de plus en plus désordonnés
comme ceux d’un nageur égaré.

bien entendu
j’aurai pu leur raconter un tas de trucs -
par exemple
le jour où je voyageais
dans la misère d’un wagon de deuxième classe
coupant le pays en deux
comme un pain un peu dur ;
au-delà de la vitre poisseuse
le monde paraissait vraiment beau.
mais seulement jusqu’à la halte

sur une plateforme en béton
j’ai aperçu la carcasse d’un cheval
et environ sept manouvriers
qui essayaient de convaincre le cheval
de s’agripper au crochet d’une grue.
une bruine froide frappait contre la vitre sale
et je ne savais pas si je pleurais.

ninaalbertanina - pensé-je
et la nuit se glisse à côté de moi
comme un serpent peureux.

que peut-il être pire
que de ressentir de la pitié
pour ceux qu’on aime
que peut-il être plus triste
que de tenir un stylo à la main
comme si l’on pouvait toujours continuer ?


notre amour - comme un ouvrier fatigué
en grève l’œil au beurre noir

mais notre amour n’a pas seulement l’air
il est vraiment autre chose -
femme ;

il a l’air d’être un ouvrier en grève
appuyé dans ses efforts
par une panne fortuite d’électricité
mais en fait il est
un maçon
à court de mortier
qui ne veut pas le reconnaître.

et quand je te faisais l’amour
(bouche contre bouche)
mes paroles passaient à côté de tes oreilles
comme un satellite avarié
hors du champ gravitationnel.

aujourd’hui il fait encore pleine lune ;
demain après-demain explosera le lilas ;
ensuite les tilleuls deviendront fous
et nous traîneront dans des rues sans nom.
voilà pourquoi j’arrive toujours
à respirer
comme si l’air ne me faisait
pas mal
comme si tu
étais la même
celle qui
brûlante et divine
(brûlante et divine)
s’allongeait sous l’os de mon front
et me disait en murmurant
de devenir un peu fou moi aussi.



· poèmes tirés de ZOOM - ROUMANIE. Dossier
de poésie - Treize poètes roumains contemporaines

(86 p.), choix et traductions par Linda Maria Baros,
in Électron libre n°  4, Maroc, 2008


traduction © Linda Maria Baros
           photo : Tudor Jebeleanu