linda maria baros

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Au temps du film muet
                                   À Cornel Ungureanu

Nous attendons, l’émotion nous prend à la gorge.
La pièce sent le tabac et le carbure.
Nous claquons fort des mains ; soudain
la lumière s’éteint et les portes se ferment.

Sur la toile, énorme mouchoir de deuil,
se montrent les singes, les lions, les rhinocéros,
nous admirons les pyramides graves
et les pharaons déterrés du silence.

Après une pause de dix minutes
le Titanique sombre dans l’océan
tandis que l’orchestre rassemblé sur le pont
souffle dans les instruments en laiton avec un grand élan.

On nous montre aussi la guerre contre les Boers,
nous voyons des explosions, des armes, des ruisseaux de sang.
Comme une mèche brûlante passe le soupir à travers la salle,
à côté de mon père il y a quelqu’un qui pleure.



L’album de photographies

Sourire de jeune fille aux épaules
de déesse sortie de l’eau la nuit,
de gros boutons en nacre, robe
de mariée,

un héron empaillé,

« l’Association des joueurs de quilles du Banat »,

des fêtes, le disque Columbia
avec son dernier tango argentin
anno Domini 1930,

et l’oncle (fonctionnaire en ville)
une épingle brillante de cravate
et le canotier tiré
de manière indiscrète sur la nuque,

le cercueil posé sur la table,
des mains croisées sur la poitrine,
et moi qui tiens un pian d’épices en forme de cheval
- mon premier Pégase -

ô, les petits-fils les petits-fils

et les souris qui guettent ces feuilles de papier
ces feuilles d’automne
qui flottent doucement
par-dessus le feu du temps.
Petre Stoica
 
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zoom
(Roumanie)
Dans un tiroir


Les mites sages, patientes,
palpitent.

Sur cette photographie iodée
le cavalier au grade de caporal
regarde mélancoliquement
vers son village natal.

Lettres de change, formulaires pour animaux à onglons, quittances
de la « S.A.
compagnie d’assurances Transsylvania ».

Mon chapeau tyrolien.

Dans la nuit d’ici
même l’œil de la plume du paon
s’est éteint.

Poussière de tabac
sur l’imagine du taureau communal
primé il y a bien longtemps.

Sur le calendrier fait pour une centaine d’années
la cire et les taches du crayon à encre
ont gâché le sens
de l’écoulement du temps.

L’ange en plâtre, amené de la foire,
veille sur
cette tombe.



Le solitaire de la petite ville éreintée

À l’occasion des manœuvres d’automne
qui commencent avec notre vide intérieur et s’achèvent
avec ce lointain fertile
je reste le solitaire de cette petite ville éreintée
je construis des tunnels sous le glacier des livres et
reconstruis les chansons de nos prédécesseurs autrement dit
je trépigne dans une solitude d’où
je sortirai les idéaux décimés

au bonheur de cette nigaude au pis de chèvre


· poèmes tirés du dossier de poésie roumaine (16 p.) traduit par Linda Maria Baros pour la revue Cultures d’Europe Centrale (publication scientifique de l’Université de Paris-Sorbonne, Paris IV), hors série n° 4 - Le Banat : un Eldorado aux confins (Roumanie, Serbie, Hongrie), France, 2007

traduction © Linda Maria Baros
Pendant la prochaine saison théâtrale

Ça y est, les rideaux tombent, notre spectacle est fini.
Je ne suis pas un clown, pour ce que vous avez payé,
     ça suffit.
Je vous ai montré le petit poisson japonais
     dans l’aquarium
Méditant sur le sort des avions supersoniques
J’ai fait parmi les vers quelques sauts mortels
Mais vous ne les avez pas vus - j’ai fais venir parfois
     sur scène
La chèvre, le phonographe, la gentille grenouille
     et mon cœur.
Je vous prie maintenant de rentrer à la maison.
Il y a une grande joie dans ce monde et il pleut,
     il pleut toujours
Ma maison n’est qu’une tour en papier grêle, partez
Pendant la prochaine saison théâtrale je vous montrerai
     aussi
Quelques échantillons de cornes de diable, je vous salue
      tous.