linda maria baros

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La dixième élégie

Je suis

Je suis malade. Une blessure foulée
aux sabots des chevaux galopants me fait mal.
L’organe invisible,
qui n’a pas de nom,
la non-ouïe, la non-vue,
le non-odorat, le non-goût, le non-toucher,
qui se trouve entre les yeux et le tympan,
qui se trouve entre le doigt et la langue.
Il a disparu en même temps que le soir.
Vient tout d’abord la vue, puis une pause,
il n’y a pas d’yeux pour ce qui suit,
vient l’odeur, puis le silence,
il n’y a pas de narines pour ce qui suit,
puis le goût, l’humide vibration,
et puis toujours le manque,
puis les tympans pour les paresseux
mouvements d’ellipse,
puis le toucher, la caresse, le glissement
sur un vaste ondoiement,
l’hiver gèle les mouvements
aux surfaces toujours enneigées.
Mais moi, je suis malade. Je suis malade
de quelque chose entre l’ouïe et la vue,
d’une sorte d’œil, d’une sorte d’oreille
pas encore inventée par les temps vécus.
Le corps, branche sans feuilles,
corps de cerf
se raréfiant dans l’espace libre
selon les lois exclusives des os.
Elles ont laissé sans défense
mes suaves organes de sphère
entre la vue et l’ouïe, entre le goût et l’odorat,
en dressant des murs de silence.
Je suis malade d’un mur, d’un mur écroulé
par l’œil-tympan, par la papille-odorante.
De façon aérienne, j’ai été foulé aux pieds
par les animaux abstra
its.
S’enfuyant effrayés par des chasseurs abstraits
effrayés par une faim abstraite.
Leurs ventres criards les ont réveillés
de leur faim abstraite.
Et ils sont passés par-dessus l’organe non habillé
de chair et de nerfs, de tympan et de rétine
et à la merci du vide cosmique abandonné
et à la merci divine.
Organe de travers, organe tendu,
organe caché dans les idées, comme les humbles rayons
dans la sphère, comme l’os nommé
calcanéum dans le talon d’Achille
blessé par une flèche mortelle ; organe
qui flotte en dehors
du corps strictement marmoréen
qui n’est habitué qu’à mourir.
Me voici, malade d’une blessure
imaginée entre l’Étoile Polaire
et l’étoile Canopus et l’étoile Arcturus
et la Cassiopée du ciel crépusculaire.
Je meurs d’une blessure que mon corps
n’a pas pu contenir, mon corps apte aux blessures
dépensées en mots, en payant les droits de douane
en phrases.
Me voici, je suis étendu sur les pierres et je gémis,
les organes broyés, le maître
ah, il est fou, car il souffre
de l’univers tout entier.
J’ai mal car la pomme est pomme,
je suis malade de noyaux et de pierres,
de quatre roues, de la pluie douce,
de météorites, de tentes, de taches.

L’organe appelé herbe m’a été brouté par les chevaux,
l’organe appelé taureau m’a été poignardé
par la foudre-toréador en zigzag
que tu possèdes, toi, l’arène.
L’organe Nuage m’a été dissous
par des pluies torrentielles, battantes,
et toi, corps, en te parachevant,
tu rejettes toujours l’organe Hiver.
Le diable et le verbe me font mal,
le cuivre et la rhubarbe me font mal,
le chien, le lapin et le cerf me font mal,
l’arbre, la charpente, le décor.
Le centre de l’atome me fait mal,
ainsi que la côte qui me tient
dans les limites du corps, à l’écart
des autres corps, divins.
Je suis malade. C’est une blessure qui me fait mal
et que je peux porter sur un plateau
comme le trépas de saint Jean
dans une danse d’implacable gloire.
Je ne souffre pas de ce qui ne se voit pas,
de ce qui ne s’entend pas, ne se goûte pas,
de ce qui ne se sent pas, ne peut pas tenir
dans la cervelle étroite,
squelettique de mon être,
exhibée à la vue du monde simple,
ne pouvant souffrir qu’il y ait d’autres morts
que les morts qu’il a lui-même inventées.
Je suis malade non pas de chansons,
mais de fenêtres brisées,
je suis malade du nombre un,
car il ne peut être partagé
entre deux tétons, entre deux sourcils,
entre deux oreilles, entre deux talons,
entre deux pieds courant
qui ne peuvent s’arrêter.
Car il ne peut être partagé entre deux yeux,
entre deux errants, entre deux grains de raisin,
entre deux lions rugissants et entre deux
martyrs se reposant sur leurs bûchers.



· poèmes tirés des recueils Une Vision des sentiments et 11 élégies, traduits par Linda Maria Baros, dans l'anthologie Les non-mots et autres poèmes, Nichita Stanescu, trad. Linda Maria Baros, Pierre Drogi, Jan H. Mysjkin et Anca Vasiliu, 184 p., Éditions Textuel, France, 2005
· voir aussi les poèmes parus dans le recueil bilingue Une Vision des sentiments/O viziune a sentimentelor, Nichita Stanescu, trad. Linda Maria Baros, en collaboration, 240 p., Éditions Autres Temps, France, 2003
· voir aussi les poèmes publiés dans l'ouvrage critique Les Recrues de la damnation, Linda Maria Baros, 144 p., Éditions Muzeul Literaturii Române, 2005
· voir aussi les poèmes traduits par Linda Maria Baros pour la revue VERSUs/m n° 1, 2005
· voir aussi les poèmes traduits par Linda Maria Baros pour le spectacle Dialogues et fantaisies en jazz, Johnny Raducanu et Ion Caramitru, Maison de la Poesie, Paris, 2007

traduction © Linda Maria Baros
                   photo Ion Cucu
Nichita Stanescu
 
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