linda maria baros

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1.
chaque soir dans mon sommeil
je déchire symétriquement le drap je suis
la femme-ciseaux je me mets toute nue sous la couette et j’entame mes études d’esthétique
je ronge le mur membraneux dans lequel mon corps se tient serré de la tête vers le haut
mon ventre s’écartèle on dirait un œuf au plat broyé par une fourchette
et il y a du sang qui s’en écoule
que me reste-t-il à manger de moi ma souris noire aux poils d’acier s’en lèche déjà les babines
avec mes larmes et quelques bouts de chair de la dernière orgie je fais des choux farcis
on m’a coupé la poitrine de manière longitudinale j’attends que tu me couvres et que tu tombes
dans la faille comme dans un marais moi je tirerai la fermeture-éclair et tes doigts s’enfonceront névrotiques dans ma peau comme des cornes d’escargot
mon tréfonds sera alors beau lui aussi et mes cheveux sécheront alors
je les laverai je les émonderai je les mettrai dans des petits sacs entre les plis du matelas
parmi les torchons crasseux dans lesquels j’ai caché les poupées sans têtes ni mains
on n’enfoncera plus alors des cure-dents dans mes yeux
je n’aurai plus peur de m’endormir sur ma charogne d’hier


12.
ton cœur doit être noir
et le tremblement ne peut être qu’un cri
lorsque le ventre de la femme s’arrondit devant toi lorsque ses paupières et les veines autour de sa tempe s’amenuisent tu te mets à tousser et à sentir la forme de tes organes
au-dedans tu laisses des traces de rouge à lèvres sur la tasse de café
de temps à autre la mort passe à côté de toi un chapeau de paille sur la tête
elle tient ses seins dans les mains et peint des icônes tu la frappes à la tête avec un tisonnier
tu as les oreilles bouchées...

... les paumes pareillement appuyées au fond du lavabo tu oublieras
que pendant cette matinée qui ressemble à une chair molle tu cours avec ta voiture catoptrique le ciel
entrouvre les lèvres et crache des cosses de graines de tournesol des ancres des enfants dans des coquilles d’escargot
là dans les roseaux l’échassier a des pattes métalliques et l’infirmité
se vend contre un pain noir et une bouteille de vodka tu prends ta tête dans les mains
tu te disloques pour ne pas entendre pour ne pas savoir pour ne pas pour ne pas…

…brrr ce machin qui vole et se cogne sans arrêt contre les murs
c’est un oiseau-scie il coupe la mort dans de grosses tranches de cinq coudées
il dessine de grands cercles au-dessus de toi et tu es déjà sauvé
maintenant tu peux faire tout ce que tu veux et même ce que tu ne veux pas
refléter la lumière la faire tomber de manière inverse toucher son ventre et
la sentir blanche et humide comme le lait qui jaillit en ruisseaux parmi les jambes
vers les bouches affamées de la foule…


« les états intenses »

***


« nous avons tous quelqu’un qui nous manque »
nous avons besoin d’un bras puissant d’un chicot de bois pour nous aimer
et d’une lame très bien aiguisée et de nombreuses lampes torches
pour creuser les yeux du boucher
tandis qu’il lève la hache au-dessus de ses veines jaunâtres

et tous nos gestes significatifs
avec leur violence inutile pour remplir les trous
et les doigts tordus qui se retirent tremblants de la balustrade
et les jambes folles qui se traînent sans arrêt par-dessous les voitures
et moi et toi décollant nos mains fausses et froides

j’ai mis du temps à comprendre que si j’ai jamais voulu quoique ce soit
c’était tout simplement de vivre de ne plus être si sensible
de ne plus avoir les genoux égratignés et surtout surtout
de pouvoir m’en ficher

nous avons encore du temps il ne faut pas désespérer nous avons encore du temps pour désosser nos âmes
pour cogner avec les bottes sur nous-mêmes comme sur des sacs de pommes de terre pour nous ourdir
d’infinis marsupiums en carton pour nous replier doucement en longeant les murs pour trouver notre place
pour enfoncer nos coudes dans l’échafaudage pourri de notre poitrine

le sentiment d’avoir vécu notre vie nous pèse comme un immense oreiller sur le visage


***

et tout ira bien et tout ira bien
et je ne raterai pas ma vie
et j’arrêterai ce sang qui gargouille qui se traîne vers moi par-dessous la porte
ma robe blanche froissée par des poings hâtifs
l’eau avec de la rouille qui compartimente mon cerveau
la douche froide le tuyau qui fait raidir mes cuisses

et tout ira bien et tout ira bien
et je ne pleurerai plus
et quelqu’un me prendra dans ses bras tout le temps tout le temps
et je ne jetterai plus mes culottes après des rencontres fortuites
la salive se solidifie sur les murs comme une croûte vivante de lumière
la salive comme un seuil entre moi et « les états intenses »
nos regards sont translucides
le squelette d’un éléphant dans l’arène déserte d’un cirque

déchire-moi déchire-moi couvre mes yeux de bleus
et tout ira bien et tout ira bien
et je (ne) reviendrai (plus) à la réalité
j’ai pris le dernier métro on m’a donné un fil
une corde résistante des entrailles grumeleuses en quenouille
je tirerai sur le fil jusqu’à ce qu’il s’entortille autour de mon cou


soft

je te reconnais, tu es aussi raté que moi
bien que mes vêtements soient chers
bien que tes veines soient robustes
les piliers de télégraphe nouent notre peur quelque part là-haut
où les chaussettes mouillées frisottent en grappes

bien que rien ne puisse se mettre entre nous
pas même le mur de fer
dans lequel les amoureux creusent des trous avec une aiguille
bien que les choses qui nous heurtent doivent nous rapprocher brusquement
bien que tu sois fatigué et vieux

notre amour n’est que l’étreinte tordue
de deux infirmes
qui attendent le dernier bus
sous la pluie


· poèmes tirés de ZOOM - ROUMANIE. Dossier de poésie - Treize poètes roumains contemporaines (86 p.), choix et traductions par Linda Maria Baros, in Électron libre n°  4, Maroc, 2008
· voir aussi le poème publié en espagnol dans le dossier Treize poètes roumains contemporaines (26 p.), traduit par Linda Maria Baros et Isabel Miguel, in Alora, la bien cercada n° 23, Espagne, 2006

traduction © Linda Maria Baros
Oana Catalina Ninu
Oana Catalina Ninu est née le 2 mai 1985 à Mangalia, au bord de la mer Noire. Elle est étudiante en Lettres à l’Université de Bucarest.

Son premier recueil de poèmes, Mandala, paru en 2005, s’est vu décerner trois prix littéraires : le Prix National Mihai Eminescu - opera prima, le Prix Iustin Panta et le Prix du Premier Recueil - la filiale de Dobroudja de l’Union des Écrivains de Roumanie.
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