de la vodka ou du vin

                      « we stand in galleries mournfully unable
                                         to look as modern as that »
                                                      (Andrei Codrescu)

la première fois que j’ai vu mon nom imprimé
c’était en quatre-vingt-onze dans un journal local dans
la nécrologie deux jours après la mort de mon père
j’étais sur le point d’exploser tellement j’en étais fier et stupéfait et ravi
j’ai lu bien sûr cette annonce une
vingtaine de fois j’ai même épelé mon nom
j’y ai mis le doigt la langue l’oreille et soudain
je me suis souvenu
du mort que j’avais laissé à la maison des miroirs couverts avec
des draps de mon nouveau statut d’orphelin
et vite fait je me suis mis à feindre la honte
je me maudissais et j’ai jeté oh le journal très loin de moi
mais à portée de main quelque part où je pourrais le trouver plus tard
je l’ai caché sous le lit comme si c’était une revue porno
à quatorze ans j’ai écrit une histoire de science-fiction
et un écrivain bucarestois m’a dit
comme ça au petit bonheur nous étions assis face à face
il était on ne pouvait plus réel et barbu et pourtant
j’avais du mal à me l’imaginer je n’avais jamais vu d’écrivain auparavant
pire encore je croyais qu’ils étaient tous morts
tu es doué m’a-t-il dit tu as de la force
je sentais ma peau se tendre dans mon dos j’attendais
une punition quelque chose je me disais aïe il sait que je me masturbe
il sait que je fume
je me suis acheté un cahier j’ai écrit sur la couverture
avec des lettres grossies dan sociu poèmes la maison d’édition
une telle sur la première page dan sociu poèmes couverture
de préface de puis j’ai été pris par une sorte
d’anxiété mais que vais-je leur offrir lors de la présentation
du livre
de la vodka ou du vin
je savais que c’était dans les coutumes
et la nuit quand la faim me tenaillait je me mettais en petite tenue
dans la cuisine je mangeais du bortsch à l’oignon et hop
l’anxiété si les lecteurs entraient maintenant par la porte
et s’ils te voyaient
du coup je n’ai presque rien écrit jusqu’à maintenant
parce que je sais moi comment ça se passe avec la poésie
et comment on te regarde quand tu arpentes la maison en petite tenue


le kiosque des rockers

c’est en vain que j’écoute toujours hendrix
pas même sa guitare ne pourrait déterrer
le tremolo de ces jours-là le brouillard pourpre
dans lequel je traînais mes bottes à pointes
le goût de grenade de la première défaite
(et dans ses yeux c’était écrit
am stram gram)
ahuri je me suis accroupi au milieu du kiosque
l’espace d’un instant j’ai entendu mes os minces craquer
les chaînes argentées ont tinté inquiètes
les trous de mes jeans pendaient comme des bouches tristes de pantin
la tête de mort sur ma veste a fait semblant de regarder ailleurs
lucian et cristi m’ont tapé sur l’épaule
(tant que je parlerai
mes amis vivront)
et ils m’ont emmené chez rodica
(ô, n’allez pas imaginer des histoires avec
des adolescents myopes et des putes maternantes
rodica n’était qu’une buvette à côté du marché de fruits
et légumes
une buvette consolatrice puisqu’elle avait un autre nom
que le sien)
ma mère est restée près de moi quand j’ai vomi
elle m’a dit des choses étranges
sur une planète habitée par de nombreuses filles
meilleures plus belles et plus vraies
et qui n’attendaient que moi
(comme c’est écourant quelle fatigue
aurais-je pensé
en lisant ces lignes
c’est vrai comme c’est nul et comme c’est écourant






·
"de la vodka ou du vin" - poème tiré de l'Anthologie de la poésie roumaine contemporaine, choix et traductions par Linda Maria Baros, in Confluences poétiques (140 p.), Paris, France, 2008
Dan Sociu, né en 1978, a publié trois recueils de poèmes et un roman : des pots bien fermés, de l’argent pour une semaine de plus, mon frère le pou, Chants eXcessifs et, respectivement, L’urbaincolie (2008). En 2002, il a reçu le Prix National Mihai Eminescu - opera prima, et, en 2005, son recueil Chants eXcessifs s’est vu décerner le Prix de Poésie de l’Union des Écrivains de Roumanie. Les poèmes de Dan Sociu ont été traduits dans une dizaine de langues.
Il est également l’un des auteurs du recueil Histoires érotiques roumaines (2007) et le traducteur de Charles Bukowski.

traduction
Dan Sociu
(Roumanie)
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mais tu vois le mois dernier on
a fait changer mon numéro de téléphone
celui auquel elle continuait de m’appeler
même après)
la créature qui m’habite
sent se réveiller
la créature qui t’habite
les yeux collés
les oreilles bouchées
elle gémit effrayée
la peur gargouille en nous
toute la nuit quelqu’un a hurlé à côté
de la gare
et le matin n’est que la porte
rouillée d’une HLM
par laquelle tu sors pour acheter
une demi-baguette
toute la nuit une femme
annonce les trains des autres
après chaque annonce nous tressaillons
nous nous frappons au visage avec
les coudes
à tes côtés je me sens
tout le temps comme un moins que rien
à la tête rasée
amour avec des lavements intestinaux
amour avec une mâchoire bandée
ils nous goinfrent avec
leurs géographies
et nous n’avons plus où aller
à la maison nous n’écoutons que de la musique
sans voix
parce que la voix c’est le diable
le mutisme qui s’installe entre nous
agace nos dents
aucune robe bleue
dans la maison
les manches froides
le lavabo bouché
aucun poisson orange
dans le lavabo
les couleurs ce sont le diable
moi et toi nous sommes la sour aînée
de la femme aveugle
nous sommes las de toujours lui raconter des histoires
sur ce petit bout de monde
et notre petite sour est sourde


je dis l’amour dans une langue
apprise à travers les interdictions
j’écris l’amour des nouds dans la gorge
une grande femelle
me guette
écrase mes phalanges
avec une règle de fer
amour mis à la porte
de la maison
pour toi l’amour n’est qu’une
fougue de la maison
tu halètes sous mon corps
comme si tu avais atteint le bout
de la fougue
mais au bout rien ne t’attend
personne même pas moi
tu murmures l’amour des nouds dans
la gorge
en tremblant tu écoutes
ta maison
et leur amour ahuri
se cogner contre la porte ils nous menacent
ils nous traîneront par les cheveux
dans l’escalier tout nus
ils nous parleront dans leur langue
notre langue d’amour


· "le kiosque des rockers" - poème tiré de ZOOM - ROUMANIE. Dossier de poésie - Treize poètes roumains contemporains
(86 p.), choix et traductions par Linda Maria Baros, in Électron libre n°  4, Maroc, 2008


·
voir aussi les poèmes publiés dans le Dossier de poésie - Onze poètes roumains contemporains (30 p.), traduit par Linda Maria Baros, in Langage et créativité, Canada, 2008

· voir aussi le poème traduit en espagnol par Eva Stoleriu, poème publié dans le dossier Treize poètes roumains contemporains
(26 p.) réalisé par Linda Maria Baros et paru dans la revue Alora, la bien cercada n° 23, Espagne, 2006



traduction
© Linda Maria Baros
biobibliographie © Linda Maria Baros
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