Marian Draghici, né en 1953, est poète, essayiste et éditeur.

Il est le rédacteur en chef adjoint de la revue Viata româneascã et dirige une collection de poésie aux éditions Vinea de Bucarest.

Marian Draghici a publié sept recueils de poèmes : De l’art poétique (1988), La partie de billard dans la forêt russe (1995), Le sniper (1996), Le sniper et le coq de tôle (1996), Harrum, le livre de l’échec (2001), Lumière, doucement (édition bilingue roumaine – allemande, Autriche, 2004) et La négresse (2005).

traduction
Marian Drãghici
(Roumanie)
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La négresse

Chacun d’entre nous a quelque part une négresse qui l’attend.
Depuis ma tendre jeunesse, pour aller rejoindre la négresse,
j’ai tout laissé tomber,
ma bien-aimée aussi grande qu’un verre de lampe
sous le ciel aveuglant de Jérusalem,
et je suis parti à la chasse au coeur de l’Afrique.
Maintenant, je ne sais pas, je ne sais plus :
dois-je aller rejoindre la négresse
ou m’enfuir à toutes jambes,
suis-je parti alors au coeur de l’Afrique ?
On dirait que l’Afrique tout entière est pleine de négresses, mais non.
L’Afrique tout entière est pleine de ma négresse.
Le vent souffle à travers la négresse comme à travers un tamis,
lorsqu’il souffle.
Lorsqu’il pleut, il pleut à travers la négresse comme à travers
un toit cassé.
Tous les fauves de l’Afrique se sont creusé avec les griffes
et les crocs un abri
qui mousse dans le coeur indifférent de la négresse.
Où que tu sois, en compagnie de la négresse, tu es absolument seul.
Tu ne peux pas compter sur la négresse, elle a la consistance de l’air
lorsque l’air n’était que liquide amniotique et que les premiers hommes
voyageaient à travers le monde comme les poissons
ou comme les musiciens déguisés en poissons,
en rien gratifiés par la fraîcheur avec laquelle ont brillé
alors dans le soleil,
comme des filandres, les dents de la négresse.


Ukulélé
(fragment)

À l’époque même où je vivais toujours (1953 – 2009)
j’ai déchu en écrivant des vers à Lima dans un bar.
Lima est tout entière un bar.
Le monde, pour ainsi dire, c’est Lima.
Les vers ne m’aidaient point.
Même pas à porter le plus discrètement possible en moi la tombe
de ma femme,
même pas à nouer plus vigoureusement les lacets de mes bottes
le soir quand je sortais à Lima dans un bar.
C’est le signe que la poésie (avec ou sans majuscule) est autre chose
et surtout ailleurs. Non pas dans les vers.
Même pas dans un recueil de vers
comme le prétendent ici à Lima
les gens dans le bar.
Et pourtant, d’autres travaux, vraiment sérieux, je n’en ai pas fait.
Je n’ai pu cesser de croire que Lima tout entière était un bar
et que la pure gratitude de l’écriture sauverait
Lima, au moins l’espace d’un instant, juste un peu.
Jour/nuit, continuellement
à feu imperceptible, de l’obscure
condition de fruit humain aperçu à travers le feuillage des petits verres,
j’ai déchu en buvant, en fumant, en écrivant des vers.
Et maintenant à Lima dans un bar je suis prêt mon Dieu
à vieillir, à devenir ancien comme le premier
fruit humain aperçu à travers le feuillage des petits verres.


Le sniper
(fragment)

Je ne mourrai pas à Paris un jour de pluie,
je ne verrai jamais Paris, j’ai renoncé
à la femme qui m’aurait sûrement convaincu
avec le baiser de la pitié publique de mourir à Paris un jour de pluie.
avant de vieillir ici,
où se cache le sniper,
où le sniper se cache dans son bosquet indigène,
avant de vieillir ici en comptant toujours l’argent
du petit verre qui nous a été donné,
du petit verre qui nous a été pris,
que le nom du petit verre soit loué,
avant de vieillir ici en écoutant toujours la pluie
avec ses exilés et ses morts, son murmure nocturne
épanché sur les maisons, sur le bosquet indigène
de monsieur le sniper.
Oui, le bosquet originaire avec des fleurs et des oiseaux,
avec des cloches et des églises,
en fait, le bosquet sous lequel j’ai enterré à deux mètres sous terre
un jour de novembre au crépuscule,
tout comme le chien Gustav ses osselets chéris,
la maison, la femme et (pour un certain temps) la voix intérieure.



· poèmes tirés de l'Anthologie de la poésie roumaine contemporaine,
choix et traductions par Linda Maria Baros in Confluences poétiques (140 p.),
Paris, France, 2008

· voir aussi les poèmes de ZOOM - ROUMANIE. Dossier de poésie - Treize poètes
roumains contemporains
(86 p.), choix et traductions par Linda Maria Baros,
in Électron libre n°  4, Maroc, 2009


traduction © Linda Maria Baros
biobibliographie © Linda Maria Baros
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